Télérama numéro 3327 du 19 au 25 Octobre 2013 : les marchands de cigarette lui disent … Merci !


Voici une lettre ouverte envoyée ce soir au journal Télérama – hebdomadaire culturel ayant beaucoup de qualités et beaucoup de défauts – dont celui, relevé ici, de présenter la tabagie en des termes que l’on pensait disparus depuis les années 50 – comme quoi, il y a encore du travail ! La lettre ouverte, donc :

Cher journal,

Voici un moment que je voulais le faire, et ta couverture de cette semaine m’a aidé à passer à l’acte. Je te pose donc enfin cette question, qui me taraude depuis si longtemps : pourquoi, mais pourquoi diable t’acharnes-tu à mettre dans tes Une … des fumeurs !!!

Telerama-3327Patrice Chéreau est mort – c’est triste – sans doute sa tabagie notoire l’a-t-elle un peu aidé à aller vérifier par lui même s’il y a quelque chose de l’autre coté. Tu fais ta Une avec lui – super :-) Ne me fais pas croire toutefois que dans toutes tes images d’archive, tu n’a pas une jolie photo de lui sur laquelle il ne tiens ni cigarette ni cigare ni cigarillos – ou tout autre accessoire utilisé pour fumer du tabac.

Bien-sûr je t’entends déjà me dire que Chéreau qui ne fume pas, ce n’est pas vraiment Chéreau – comme Tati sans sa pipe ou Gainsbourg sans sa gitane – et la liste est longue de toutes ces icônes difficiles à imaginer sans tabac : Sartre, Malraux, Camus, Céline …

En même temps c’est un peu normal qu’il soit si compliqué d’imaginer tout ce monde en mode « tobacco free » : l’épidémie de tabagie était au vingtième siècle encore plus importante qu’aujourd’hui, et ce n’est pas moins de 70 % de français en âge de fumer qui étaient fumeur dans les années 70 (toi qui aimes le cinéma souviens-toi de « Vincent François Paul et les autres » du regretté Claude Sautet – on y assiste à un bel exemple de ce qu’était la consommation de tabac dans notre pays à cette époque !).

Vincent, François, Paul et les autres ... de Claude Sautet en 1974

Vincent, François, Paul et les autres … de Claude Sautet en 1974

Tu auras compris que je parle d’épidémie car c’est précisément bien de cela qu’il s’agit : avec 73 000 morts par an à son actif, la cigarette se place depuis de nombreuses années en tête des morts dites « évitables », là où les accidents ménager font 19 000 morts par an, les médicaments 18 000, les accidents de la route moins de 5 000 et le SIDA hélas encore 200 à 400 morts chaque année.

Tu es un journal intelligent tu sais bien que toute épidémie se propage par des vecteurs. Pour la tabagie, c’est la grande guerre de 14-18 qui a répandu dans le monde entier l’objet cigarette. Ce petit rouleau de papier industriel apparu dans les années 90 (1890 évidemment) a été proposé à tous les soldats – il faut dire qu’à l’époque, nos blouses blanches étaient convaincues des vertus médicinales du tabac – et la cigarette est ainsi devenue très vite un attribut masculin quasi obligatoire.

D’autres vecteurs d’épidémie ont alors emboité le pas de l’armée – à commencer par les publicités qui n’ont eu de cesse d’associer l’objet cigarette à des notions aussi fortes qu’éloignées de ces petits rouleaux de papier – tient au hasard … la liberté. Les plus anciens se souviendront des grandes affiches 4 par 3 sur lesquelles un cow-boy égérie d’un grand cigarettier fumait allègrement en chevauchant son cheval au milieu du grand ouest américain. Pas besoin de relire tout Roland Barthes pour comprendre comment les industriels du tabac ont travaillé à faire de leur produit un symbole – nos amis chinois nous le rappellent, « Une image vaut mille mots ».

Alors voilà je te la fais courte tu sais bien que le cinéma, qui reflète son époque c’est normal, ainsi que la télévision, ont contribué bien malgré eux à ce que la cigarette se diffuse à travers tous les genres, toutes les classes sociales et toutes les catégories – car il n’y a encore pas si longtemps, tout le monde fumait : les hommes, les femmes, les bourges, les prolos, les machos, les punks, les dandys et j’en passe – tous, absolument tous, sont tombés dans ce piège funeste et abscons qu’est la tabagie.

Je te rappelle au passage que ce qui fait que la cigarette est un problème et pas juste une mode passagère, c’est que le tabac est une drogue à accoutumance – c’est-à-dire un produit qui rend dépendant – n’en déplaise à tous les ignorants qui n’ont jamais fumé de leur vie et qui rabâchent les oreilles des fumeurs à grand coups de « un peu de volonté mon vieux, quand même ».

La dépendance, ça veut dire que la personne qui consomme n’a plus le choix – et se retrouve à faire quelque chose non pas parce qu’elle est bien quand elle le fait, mais parce qu’elle est trop mal si elle ne le fait pas.

Un très bon moyen de sortir de la tabagie est de ne pas tomber dans son piège – qui n’a jamais entendu un ami fumeur lui dire qu’il aurait préféré « ne pas allumer la première » ? Sans compter ceux et celles qui, enfin sortis du piège, sont retombé dedans très longtemps après avoir arrêté, heureux de leur liberté retrouvée, en en rallumant juste une comme ça, « pour voir ».

Les publicitaires savent que dans une campagne de communication ce qui compte, ce qui fait le succès d’un produit ou d’une marque ce sont les odv : les Occasions de Voir. C’est pour cette raison que les campagnes télévisées sont relayées dans la presse et dans la rue. Plus le message est vu, dans un laps de temps le plus court possible, plus le succès est assuré d’être au rendez-vous.

Avec 16 millions de fumeurs en France, les jeunes, les fumeurs et les non-fumeurs sont déjà soumis quotidiennement à pas mal « d’occasion de voir » n’est-ce pas ? Ce n’est pas la peine d’en rajouter non ? Me diras-tu cher journal ce qui te prends de montrer feu Patrice Chéreau, une cigarette allumée dans la bouche, avec ce message en grand : «FAROUCHEMENT LIBRE ».

Mais ça va pas la tête ? Elle est où la liberté du fumeur ? Tu crois qu’un mec qui est obligé de subir des augmentations de tarif de dingue sans même pouvoir diminuer sa consommation est libre ? Tu as vu ça où Télérama ? Tu peux me dire ? T’es un fumeur contrarié ou quoi ? Et Jean Moulin (la une du numéro 3306), et Guy Debord (la une du numéro 3297) et Limonov (la une du numéro 3216) et Biolay (la une du numéro 3125), pourquoi donc les montres-tu en train de fumer ? Tu crois que le tabac les a rendu libres ?

Jean Moulin, héros de la résistance

Jean Moulin, héros de la résistance

Sans blaguer, j’aimerais bien que tu m’expliques – j’aimerais comprendre. Je te fais grâce de toutes ces photos dans tes pages et non plus en couverture où tu montres des personnes qui fument ou qui tiennent une cigarette allumée. Je me demande bien ce qui te prend.

Si tu veux qu’on en parle je suis ok ce sera même avec plaisir. La tabagie est une épidémie très grave – et sans t’en rendre compte tu participes à entretenir ce triste fléau. Evite de montrer dans tes pages des personnes qui fument, tu rendras service à tous ceux qui tentent d’en sortir – en même temps que tu protègeras un peu les jeunes qui ne sont pas encore tombés dans ce piège. Et sur le reste, bien sûr, ne change rien – en tous cas, fais à ton idée.

Jean Doridot,
Psychologue, spécialiste de l’aide au sevrage tabagique

Télérama sponsor des industriels du tabac – ces couvertures reflètent le contenu – pas un portrait (ou si peu) d’artistes vivant ou disparu sans une allusion à la tabagie – comme c’est triste …
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